Méthode
Type
Fiche méthode d'animation

Le grodébat

Le GroDébat - outil de débat « en salle » -
ou « l’anti colloque »

Cette forme permet à chacun de trouver sa place dans un débat même avec un grand nombre de participants. Il facilite l’analyse collective et oriente vers l’action. C’est pourquoi nous le qualifions d’anti colloque : éviter l’écueil de l’atelier intéressant mais ne débouchant sur rien, avec la plénière de fin soporifique qui ennuie même les plus braves…
Le Grodébat repose sur deux principes : des problématiques traitées parallèlement et simultanément, ainsi qu’une libre implication de chacun des participants. Cette méthode est particulièrement précieuse quand il s'agit de débattre sur un temps court avec un grand nombre de participants.

L'idée générale est à la fois de procéder à une analyse fine, en visant une construction collective, et éviter des heures de débat sans résultat ; et de proposer également un cadre souple répondant aux besoins contradictoires des participants, à travers un principe de libre circulation des participants entre les tables. L’aménagement de l’espace est important.

Objectifs
  • Débattre sur un temps court avec un grand nombre de participants.
  • Faciliter l'analyse collective d'un sujet en orientant vers l'action.
Préparation

Les phrases « pied dans le plat »

En amont, les instigateurs auront préparé des questions polémiques autour des différents enjeux traverses par le thème de la rencontre. On formule ces polémiques sous forme de phrases pour qu'elles mettent en lumière les points de débat, les tensions, les contradictions. Il est en effet nécessaire de pouvoir saisir rapidement les enjeux d’un débat pour y participer. Habituellement les débats ne sont pas satisfaisants car ils ne concernent qu’une minorité des participants dans une assemblée. Ceux-ci sont souvent ceux qui ont un accès facilité à la parole (on parle ici de rapports de domination liés au genre, au statut social, à l’accès aux études, etc.) et qui maitrisent les tenants et les aboutissants des thèmes discutés. Les autres « participants », moins à l’aise et plus éloignés de la compréhension des enjeux, sont de fait peu autorisés à s’exprimer.
Ces phrases doivent être « attrape-gens », « pied dans le plat », « provocatrices » pour provoquer les échanges. On peut s’inspirer des phrases clivantes des débats mouvant.
Par exemple, plutôt que de proposer une table de débat, peu engageante, sur les aspects financiers d’une structure, on proposera la phrase suivante « face aux financeurs mieux vaut baisser la tête » qui suscitera assurément plus d’échanges… ou autres exemples « Dans l'éduc pop, si on n’arrive pas à travailler ensemble, c'est à cause des autres », « A la dernière expulsion de sans-papiers, on avait kayak », « J'ai jamais vu un bénévole aussi peu professionnel », « On n'arrive pas à travailler ensemble, et c'est toujours de la faute des autres », etc.
Chacune de ces phrases est inscrite en grand format pour être en évidence sur les tables.
Une fois de plus, cette formulation particulière répond au souci de mettre à égalité les participants, en dévoilant les enjeux cachés derrières des formulations creuses ne s’adressant qu’aux initiés.
Utiliser le Grodébat pour une assemblée générale d’association semble une bonne idée : au lieu de subir les lectures des rapports financier et d’activités, on peut préparer des tables par activité, et une table sur les questions financières. Chacun contribuant suivant son appétit, en se donnant la chance d’avoir envie de s’impliquer sur celles-ci, ce qui est rarement le cas dans la forme habituelle.

Installation

Aménagement de l’espace (principe de « l’interaction personne-milieu »)

Les participant.e.s trouvent la salle aménagée en plusieurs tables : sur chacune on trouve un grand panneau avec une phrase « pied dans le plat », pointant la problématique plutôt que la thématique générale afin de gagner du temps. A chaque table se trouvent un.e animateur.trice et environ huit chaises.
Après une déambulation pour prendre connaissance de ces thèmes, chaque participant choisit librement une table. Il est important de rappeler régulièrement que ce choix est provisoire, que même pendant les débats, les participant.e.s peuvent à tout moment quitter une table pour une autre quand ils le souhaitent. A chaque table, des notes collectives sont prises sur des grandes feuilles pour permettre à n’importe qui de rejoindre le débat en cours.
Cet aménagement vise à prendre en compte à la fois l’importance de l’aménagement du milieu dans les comportements sociaux, et ayant le souci de répondre à plusieurs besoins à la fois. Concrètement, on pense ainsi à ceux qui viennent traiter d’un bout du sujet qu’ils souhaitent creuser, d’autres ont des attentes précises de résultat, d’autres viennent découvrir, d’autres viennent discuter avec certains, d’autres « papillonnent », ceux-ci sont aguerris à la forme « scolaire » de travail, ceux-là ne supportant pas d’être assis plus de 30 minutes, etc.
Il est donc important que les tables soient dans le même espace :
- Pour ne pas se sentir coincé dans une salle où on ne se sent pas au travail.
- Pour avoir envie de rejoindre une table qui semble s’agiter, ou à l’inverse rejoindre celle qui a l’air plus calme que la nôtre… C’est ainsi que si la circulation est facilitée, « les grandes gueules se retrouvent ensemble ! ».

Description

Le déroulement : le principe des phases de registres

Toutes les tables vont traiter simultanément leur thème en trois phases identiques, généralement pas moins de 30 minutes par phase :
1/ C’est quoi le problème ?
2/ Dans l’idéal ?
3/ Des solutions concrètes…
L’idée générale de diviser la discussion en phases strictes est de contrer l’habitude de débattre à l’emporte-pièce d’un sujet, en mélangeant tous les registres : ceux qui ne sont pas d’accord avec l’énoncé, ceux qui veulent du concret, ceux qui veulent penser avant de rentrer dans du concret, ceux qui racontent une expérience, ceux qui exposent leurs valeurs et idéaux, ceux qui sont déjà dans la proposition, et bien sûr le « yakafokon » qui est toujours invité… Toutes ces prises de paroles s’ajoutant, on termine généralement ces temps de « travail » abasourdis (car ces allers-retours sont épuisants, durs à suivre), avec la fâcheuse impression que le résultat n’est à la hauteur ni de l’enjeu, ni de la richesse de ce qui a pu se dire.
A l’inverse, l’idée ici est que tout le monde soit sur le même registre en même temps, et de dépasser la juxtaposition d’avis individuels pour construire des avis collectifs.


1) La première phase « c’est quoi le problème » (30 min)

On fait le tour des problèmes en demandant à chacun de s’exprimer sur quel est le problème posé selon lui par la phrase posée sur la table, à partir de ce que la personne a vécu (raccrocher aux faits), on ne fait pas de la philo ! Récolter des expériences, raconter des moments vécus par rapport aux thèmes, dans la structure ou ailleurs, cela permet de situer les points de vue.

Si on n’arrive pas à multiplier les points de vue, on peut aider le groupe : « si on était une dame de 80 ans, on en penserait quoi du problème ? », « Si on était un élu on en penserait quoi du problème ? », « Si on était un directeur de MJC on en penserait quoi du problème ? »
Le but de cette phase est de travailler la complexité, sortir des réponses dites « de premières intentions. Les pistes de solutions sont interdites à cette phase ! Mais bien de tous commencer par une phase de problématisation pour se forger une analyse collective des différents problèmes du problème, des différents enjeux de la question. On est trop souvent dans la réponse immédiate a une situation insatisfaisante, et parfois ça nous rend impuissant car on ne prend pas le problème par « le bon bout », on passe à côté d’autres problèmes, et donc notre solution sera pauvre, donc inefficace.

2) La deuxième phase « dans l’idéal… » (30 min)
Face à la cartographie des problèmes élaborée en phase 1, l’animateur demande aux participants à sa table de s’exprimer sur ce qu’ils aimeraient « dans l’idéal » dans le cadre du thème posé (sans contraintes de moyens, budgétaires, etc.). Il s’agit là de libérer l’imaginaire, et de proposer une entrée dans la question « désirante ». Il s'agit aussi de vérifier l'implicite que nous avons les mêmes visées, idéaux... Les gens s’expriment sur ce qu’ils aimeraient en dehors de toutes contraintes, on libère nos utopies et ça fait du bien… Pas de plafond de verre !!!
Il ne s’agit pas de se mettre d’accord, mais au contraire de ne pas partir du principe qu’on est tous d’accord implicitement sur ce qui nous anime. En explorant comment nous procèderions sans contraintes, on s’aperçoit qu’on ne ferait pas pareil. Cela fonctionne si on imagine vraiment ce qui se passerait, et pas si on en s’échange que des valeurs « mots d’ordre » creux.

3) La troisième phase « Solutions concrètes » (30 mn)
L’animateur propose aux participants de lancer des propositions les plus concrètes possibles, face aux problèmes identifiés. C’est donc le retour de la contrainte : les propositions doivent les prendre en compte. On ne se censure pas, on jette plein de pistes de propositions et on va vers de plus en plus de concret. On ne va pas jusque dans la mise en oeuvre, on fait une liste ouverte de propositions.
Le Grodébat s’arrête là : il s’agit d’un outil de «concertation », c'est-à-dire de coélaboration de propositions. A ce stade, rien n’est décidé, arbitré et le travail nécessaire à la réalisation de ces propositions n’est ni évalué ni distribué.

4) Clôture et restitution

Le Grodébat s’arrête là : il s’agit d’un outil de «concertation », c'est-à-dire de coélaboration de propositions. A ce stade, rien n’est décidé, arbitré et le travail nécessaire à la réalisation de ces propositions n’est ni évalué ni distribué.
Vient donc l’épineux moment de la restitution
Epineux car il y a une tendance à écouter son « rapporteur » pour vérifier ses propos et à se désintéresser des autres rapporteurs, et donc à s’ennuyer. Parfois à s’ennuyer aussi en écoutant les autres rapporteurs. Les participants sortent d’un temps de débat plutôt long et dans un petit groupe et sont donc impliqués et immergés dans leur thème. Il est alors difficile de recevoir une matière dense, brute et multiple, encore plus de devoir en débattre pour faire des choix politiques.


Nous proposons alors de supprimer ce temps de restitution et de le remplacer :
- Soit par une compilation du compte-rendu réalisé par le secrétaire de chacune des tables. Cette compilation peut être envoyée par mail ou courrier et sans doute d’autres moments de la structure permettront d’arbitrer sur toutes ces propositions. On préfèrera alors un temps final visant à célébrer, pas à synthétiser.
- Soit par un mode d’arbitrage rapide dont le critère est l’énergie que chacun à mettre (le Forum ouvert semble tout indiqué), afin qu’un dernier temps de travail soit consacré à la mise en oeuvre des propositions qui mettent en appétit les participants (qui ne sont pas forcément les «meilleures », mais seront réalisées).
Cette solution est à privilégier si on recherche plus la mobilisation que la pureté de la réflexion.

Modération des tables : le rôle de l’animateur.trice de table

Les temps seront cadrés et animés, afin de contrer les plus bavards et protéger les autres.
Pour les animateurs.trices de table, en introduction, il convient de :
- Annoncer qu’on ne fera pas de tour de présentation.
- Annoncer que la parole sera distribuée, et que la priorité sera donnée à ceux qui ne parlent pas.
- Rappeler qu’il y aura trois phases et qu’on demande à tout le monde de jouer le jeu.
- Rappeler que dans le dispositif on peut changer de table quand on veut (libre circulation permanente).
Pour distribuer la parole, il y a plusieurs options à utiliser aux grès de nos envies et besoins :
- Le « je prends, je laisse ».
- Le bâton de parole.
- Le ticket de parole.
- La liste de parole.


Il faut recadrer en fonction des trois phases, l’animateur a toute la légitimité pour dire que ce n’est pas dans la phase 1 qu’on parle des propositions et que ce n’est pas dans la phase 2 qu’on parle du problème.


Deux rôles peuvent être délégués aux participants de la table :
La montre : faire signe dès qu’on a atteint la moitié d’une phase pour que ça crée des repères au groupe. Les changements entre les 3 temps sont par contre rythmés par une personne extérieure aux tablées afin que tout le monde soit sur le même tempo.
Un scribe : en fonction du niveau de prise de note attendu.

Remarques et recommandations

Remarques générales sur le rôle de l’animateur :

  • Si on redoute de ne rien connaitre au sujet de sa table, on peut se dire qu’on est surtout là pour cadrer le débat et se concentrer sur la répartition de la parole, le débat se fera !
  • Si on redoute d’avoir trop de place dans le débat, on peut aussi se dire qu’il n’est pas interdit de donner son avis, il faut juste le signifier dans l’animation.


Ne pas oublier :

  • Les animateurs volants : pour faire attention au temps, rappeler les phases au fil du débat, avoir une attention à l'aménagement de l'espace (diviser les tables en deux si nécessaire, amener des chaises…), veiller à ce qu’aucun animateur de table soit en difficulté, etc.)
  • L'accueil : prévoir des animateurs qui présentent le débat à chaque arrivant.
  • Bien penser aux traces : la forme, qui les prend, la présentation finale, comment on compilera, pourquoi faire…

 

Sources ayant permis la rédaction de cet article

Cette méthode du Grodébat est issue de différentes sources des mouvements d’éducation populaire telles que la Scop Le pavé ou encore la Scop L'orage.