Méthode
Type
Fiche posture et repère

Aborder les questions socialement vives

Les Questions Socialement Vives (QSV) en éducation santé - environnement : quelle posture et quelles méthodes ?

De nombreux acteurs et actrices du champ éducatif qui abordent des sujets de santé-environnement se sont un jour retrouvés face à un groupe où de vifs débats ont émergé entre participants et participantes sur des questions telles que le glyphosate, les antennes-relais, la place de la voiture en ville, etc. Il peut être difficile en tant qu’éducateur ou éducatrice d’aborder de tels sujets qui constituent des questions socialement vives (QSV).

Quelles sont les spécificités de ces questions ? Comment permettre les échanges et débats tout en évitant la polarisation ‘pour ou contre’ ? Quelle posture éducative adopter ? Quels outils peuvent nous y aider ?

Cette fiche, réalisée à partir des apports et échanges ayant eu lieu lors d’une journée sur les QSV en éducation santé-environnement, organisée le 12 mars 2018 par le pôle Thématique Régional ESE animé par le GRAINE et l’IREPS Auvergne-Rhône-Alpes, fait le point sur ces questions.

Les QSV, qu’est-ce que c’est ?

Les questions socialement vives (#QSV#) sont des questions qui mobilisent et qui divisent (Morin 2018). Elles sont des controverses socio-scientifiques qui se définissent par le fait qu’elles sont "vives dans leur champ de référence et dans la société, c'est-à-dire qu’elles suscitent des débats." (Bérard et al. 2016)

CONTROVERSE OU POLEMIQUE ?
Les QSV mettent en réseau de nombreuses controverses. Les controverses traduisent des désaccords sur la manière de problématiser les incertitudes. Elles se différencient des polémiques, en particulier parce qu’elles se basent sur la tangibilité des arguments
(Morin 2018).

Elles sont vives dans au moins trois domaines (Legardez et Simonneaux 2006) :

  • Scientifique : elles ne font pas consensus entre chercheurs.
  • Social : elles sont relayées par les médias et font l’objet de débats sociétaux.
  • Didactique : leur complexité et le fait qu’elles n’ouvrent pas sur des savoirs scientifiques stabilisés mettent les éducateurs en difficulté.

Une polémique vise la destruction de l’adversaire, tandis que la controverse scientifique fait vivre la construction d’un consensus

Bérard et al. 2016

Quelques exemples de QSV en santé-environnement
• Les conséquences des champs électro-magnétiques sur la santé et l’environnement (Devrait-on règlementer l’usage du téléphone portable/du wifi dans les lieux publics ? Quels impacts du compteur ‘Linky’ sur la santé ? Des antennes-relais sur la qualité du lait de vaches ?)
• La place des voitures en ville (Devrait-on taxer les voitures les plus polluantes en ville ?)
• L’agriculture et des pesticides et herbicides (Une agriculture sans pesticides /herbicides est-elle possible aujourd’hui ? Quel choix de consommation entre production locale ou bio ?)
• La consommation de protéines animales, etc…

Il n’y a pas une « bonne réponse » qui permettrait de clore une QSV, mais des pistes de réponses, toujours construites socialement, dans un contexte particulier.

Ce sont en effet des questions complexes et ouvertes, qui évoluent au cours du temps : les décisions prises sur les QSV ne peuvent donc pas être uniquement fondées sur des savoirs scientifiques. Elles doivent prendre en compte les implications sociales, les idéologies et les valeurs. Ainsi, la production de connaissances sur les QSV relève d’une approche interdisciplinaire et intersectorielle associant scientifiques, citoyens, professionnels, lanceurs d’alerte, etc.

Aborder les QSV : quelles finalités et posture éducatives ?

Les QSV posent la question de la posture éducative permettant de les aborder en éducation santé-environnement. Comment permettre les échanges et débats dans un groupe tout en évitant les polémiques ? Comment prendre en compte la complexité de ces questions tout en permettant aux personnes de se positionner ? Les QSV peuvent être l’occasion d’une éducation à la complexité, à la construction collective et à l’engagement.


Plusieurs perspectives peuvent alors être explorées par les éducateurs et éducatrices :

Elargir le regard

Permettre aux personnes de prendre conscience de la diversité des points de vue, et de la complexité de la question. On peut notamment favoriser des méthodes qui permettent la participation de chacun et qui invitent les participants et participantes à se faire les porte-paroles de l’idée de l’autre (par exemple, le cercle samoan, le cercle excentrique, le débat en pétale, le world café, etc.).

Cercle excentrique réalisé au cours de la journée du 12 mars 2018 sur les QSV organisée par le Pôle ESE ARA.


Développer l’esprit critique

Décortiquer les controverses, les acteurs de ces controverses, ainsi que les différents arguments qu’ils développent afin de comprendre qu’ils sont socialement construits. Il est aussi intéressant d’attirer le regard sur les différentes arènes d’expression de ces argument (article scientifique, journal, café, etc.).

Articuler connaissances et valeurs

Rechercher la tangibilité des faits, sans oublier que la science et les faits scientifiques sont eux-mêmes le fruit de constructions sociales. L’éducation aux médias et à la façon dont ils peuvent reconfigurer certaines controverses et « catalyser » des polémiques est également essentielle pour aborder les QSV.

Favoriser la construction d’une opinion raisonnée

CINQ GRANDS POINTS DE VIGILANCE pour l’éducation aux QSV (Morin, 2018) :
* S’extraire temporairement du pour/contre * Considérer des interprétations multiples * Déconstruire des informations pour comprendre comment elles sont socialement construites * Accepter la complexité, redouter les réponses mono-causales * Rechercher l’intercompréhension et pour cela questionner ce qui semble « normal », à soi et aux autres.

Cette construction s’opère à partir d’une compréhension nouvelle des arguments développés autour d’une QSV, ainsi que des différentes sources et arènes d’expression de ces arguments. Chacun peut ainsi construire son positionnement de manière argumentée et nuancée.
Vers la construction collective de l’engagement ?
Dépasser l’opposition entre rationalité scientifique et rationalité sociale peut « permettre au collectif de se réapproprier la décision » (Simonneaux 2016). C’est à toutes ces conditions que pourront se développer une prise de position en conscience ainsi que la construction collective de solutions, et la possibilité d’un engagement.

Donner ou non sa propre opinion ?

Parfois la neutralité peut neutraliser…
Bien qu’ils aient des positions et opinions sur les QSV, de nombreux éducateurs et éducatrices considèrent nécessaire de prendre une posture neutre vis-à-vis des personnes qu’ils accompagnent. Cependant, la revendication de neutralité semble entrer en contradiction avec la nature même des QSV, qui sont socialement construites et recouvrent de nombreuses controverses (Jeziorski et al. 2015).

COMMENT SE POSITIONNENT LES AGENCES DE MEDIATION ?
Selon A. Moreau, il existe en effet quatre types de positionnement des « instances de médiation » (institutions scientifiques et associations de culture scientifique notamment) vis-à-vis d’une QSV :
La NEUTRALITE EXCLUSIVE : les savoirs non stabilisés ne sont pas abordés et les données scientifiques sont présentées comme des vérités dénuées de valeurs ;
L’IMPARTIALITE NEUTRE : l’instance de médiation ne dévoile pas son point de vue mais tente d’impliquer les citoyens dans des débats sur la QSV ;
L’IMPARTIALITE ENGAGEE : l’instance exprime son point de vue tout en permettant l’expression et l’analyse des autres points de vue existants sur la QSV ;
La PARTIALITE EXCLUSIVE : intention délibérée de conduire les personnes à adopter un point de vue sur la QSV en ignorant ou minorant les positions contradictoires (Moreau 2014, cité par Alfaré 2016).

Il semble dès lors légitime, si l’éducateur ou l’éducatrice se sent à l’aise pour le faire, d’expliciter son propre positionnement par rapport à une QSV, pour montrer d’« où l’on parle ». L’ouverture du regard sur d’autres positionnements possibles, ainsi que le développement de l’esprit critique permettent aux personnes de ne pas adhérer automatiquement.
On peut ainsi s’inscrire dans une posture d’« impartialité engagée » (voir encadré ci-dessous) qui consiste à donner son opinion tout en organisant les dispositifs permettant aux autres de construire et d’exprimer la leur (Morin 2018).

L’analyse du positionnement des institutions vis-à-vis des savoirs non stabilisés et des questions socialement vives est intéressante, notamment lorsqu’elles visent des changements de comportement de la part des citoyens. Les campagnes de communication, peuvent notamment parfois tendre à évacuer les controverses et à s’appuyer sur un « modèle dogmatique de traitement des savoirs » qui n’invite pas les publics à prendre part aux débats et aux Décisions (Alfaré et al. 2016). Selon A Alfaré, il pourrait être plus efficace d’expérimenter un autre cadre de communication et d’action (Alfaré et al. 2016).

Eduquer aux QSV en éducation santé-environnement : quelques méthodes et approches (parmi plein d’autres !)

La carte de représentation des controverses

Carte de représentation des controverses réalisée lors de la journée du 12 mars 2018 sur les QSV organisée par le Pôle ESE ARA

Cette activité permet de construire assez rapidement et collectivement une représentation graphique des représentations qu’ont les participants d’une QSV. En favorisant l’identification des types d’acteurs en lien avec les QSV et des catégories d’arguments qu’ils développent, elle permet de s’extraire du « pour /contre » sur une question, de comprendre sa complexité et la diversité des points de vue, et de renforcer l’esprit critique. Cela permet, dans un deuxième temps, de favoriser le positionnement individuel et collectif vis-à-vis de la QSV.
En savoir plus.

Le théâtre forum

Issu du «théâtre de l’opprimé » d'Augusto Boal, le théâtre forum permet d’aborder des situations quotidiennes faisant intervenir des QSV. Les comédiens jouent d’abord plusieurs courtes scènes, qui sont ensuite rejouées avec la possibilité pour le public ou « spect-acteur » de venir remplacer un personnage sur scène (ou en créer un nouveau) pour proposer des alternatives aux manière de répondre ou d’agir autour des problématiques abordées. « Il ne s’agit pas d’apporter un message ou de trouver la bonne réponse, mais d’expérimenter ensemble, sur scène, des solutions possibles ». En savoir plus.

La conférence gesticulée

Cette forme d’expression scénique s’inscrit dans une démarche d’ éducation populaire. Elle mélange des « savoirs froids » sur une question (connaissance théorique, radicalité) et les « savoirs chauds » (expérience propre du conférencier gesticulant sur ce sujet), ainsi qu’un « atterrissage politique » : une réflexion sur comment agir. En savoir plus.

 

Bibliographie / sitographie
  • ALFARE A, et al. (2016) Communication et changement de comportement : analyse de 40 ans de communication de l’ADEME pour la réduction de la consommation énergétique dans les logements. RIODD 2016, Saint-Etienne.
  • BERARD A, et al. (2016) Les Questions Socialement Vives vectrices d’un activisme agonistique ? DIRE [En ligne] n° 8.
  • Ecole Nationale Supérieur de Formation de l’Enseignement Agricole (ENSFEA). Questions Socialement Vives. [Site internet].
  • JEZIORSKI, et al. (2017) Enseigner des questions socialement vives : un champ de tension entre l’éducation transmissive et l’éducation transformatrice critique. SISYPHUS – Journal of education vol. 5 n°2. Pp 61-78.
  • LEGARDEZ A et SIMONNEAUX L (2006) L'école à l'épreuve de l'actualité. Issy-les-Moulineaux : ESF
  • MORIN O (2018) Des Questions Socialement Vives en Santé-Environnement. Intervention lors de la journée « Quelles méthodes et postures pour éduquer aux questions socialement vives en santé-environnement ? », Pôle thématique Education Santé-environnement, 12 mars 2018, Lyon.
  • MOREAU A (2014) Vivacité de la question du déclin des abeilles sauvages : étude de la médiation par l’exposition et analyse des contributions d’acteurs lors de sa conception. Thèse de doctorat. Université Claude Bernard Lyon 1 ; cité par Alfaré A. (2016 -ibid).
  • SIMONNEAUX J (2016). Eduquer aux Questions Socialement Vives. Outil OSER ! Partie 2-Chapitre 5. Pp 34-355.